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epistemologie rural

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Kayser prend soin d'examiner ce que recouvre la notion de rural dans les différents pays et de démêler les diverses causes de ce renversement. Il aboutit à l'hypothèse suivante : « La reprise de la croissance dans le monde rural pris globalement, comme dans les bourgs et petites villes, est le résultat de la diffusion dans l'espace des effets de la modernisation et de l'enrichissement de l'ensemble de la société » (p. 81). Alors que ces facteurs ont longtemps joué en faveur de la ville, désormais ils peuvent aussi jouer à l'avantage du rural, en particulier à travers l'importance accordée au cadre de vie (espace, maison individuelle).
B. Kayser préfère la notion de « renaissance rurale » à celle de « rurbani- sation », car le phénomène s'étend au-delà du périurbain et parce que la première notion suggère le maintien d'une spécificité que la seconde élimine en hybridant le rural et l'urbain. Nous voilà ramenés au problème de la définition de la ruralité, qui occupe tout le premier chapitre et qui introduit de manière intéressante aux transformations et à la diversification du rural. Qu'y a-t-il de commun entre les zones agricoles, les communes « dortoirs » et les espaces touristiques ? Depuis que la référence à l'agriculture n'est plus un critère indispensable, les recherches semblent échouer à identifier une spécificité du milieu rural et s'orientent plutôt vers la construction de typologies. Le milieu rural devient avant tout un cadre de vie, comme le souligne Henri Mendras.
L'analyse des rapports entre commerce et ruralité permet de revisiter l'analyse proposée par B. Kayser en termes de « renaissance rurale ». Cette synthèse des réflexions menées des années 1970 aux années 1990 était centrée sur les spécificités du rural (spécificités d'activités économiques, de structure spatiale, d'organisation sociale, de valeurs et de représentations). L'analyse des travaux de prospective des années 2000 et 2010 montre qu'une partie de ces spécificités a été largement évacuée des réflexions récentes. Or, leur prise en compte fait ressortir les nombreuses reformulations en cours de la catégorie « espaces ruraux », à condition de faire porter la réflexion non pas simplement sur les rapports des ruraux à leur espace mais sur les rapports qu'entretient l'ensemble de la société avec ses espaces de faible densité.
La mutation du commerce alimentaire sous toutes ses formes (petits commerces indépendants, grande distribution, circuits courts...) témoigne des voies diversifiées par lesquelles la société actuelle cherche à renouveler ses ruralités, entendues comme ses rapports productifs à la nature, indissociables de rapports sociaux et culturels. Il ressort alors que la « fabrique de la ruralité » fonctionne à plein dans une société de consommation qui idéalise les espaces ruraux pour se rassurer, prendre soin de soi, réaliser son projet personnel ou faire société, dans une société de développement durable qui valorise le bio et l'équitable, dans une société mondialisée qui valorise les dynamiques locales et dans une société de mobilités qui reproduit des configurations spatiales spécifiques.
Plutôt que de « parler des pauvres », Agnès Roche, sociologue à l'université de Clermont-Ferrand, fait le choix de « faire parler les pauvres », en construisant son livre essentiellement à partir d'une centaine de personnes rencontrées (plus qu'interrogées) : les mots posés dans ces entretiens biographiques permettent de dessiner les contours d'un kaléidoscope mouvant de la pauvreté rurale

Différents témoignages illustrent trois catégories majeures : « des héritiers vieillissants, condamnés » (p. 151), des « héritiers modernisateurs qui survivent » (p. 190) et « une nouvelle vie pour les néo-paysans » (p. 217). L'auteur souligne la difficulté à être un « petit » paysan, qualificatif qui ne se résume pas à la surface de l'exploitation mais concerne aussi la difficulté à se maintenir dans le temps, à pouvoir concilier ses aspirations et ses ressources comme la faiblesse des espérances... Agnès Roche présente, comme dans l'ensemble de son livre, une galerie de portraits - d'hommes seuls ou en couple « enlisés » - décrivant les différents profils qui témoignent de cette impossible transmission, malgré le travail réalisé et l'importance des investissements réalisés sur toute une vie (voire sur plusieurs générations). Au lecteur de recomposer les causes profondes, de croiser les différentes raisons qui expliquent les similitudes de ces profils.
5Les carrières des petits paysans sont pratiquement toutes marquées par l'importance de la famille - de ses liens générationnels, qui forment et enferment toujours un peu les choix de l'individu, les hommes plus que les femmes. Ils s'inquiètent, s'angoissent, pour la transmission de la ferme, des animaux et des biens accumulés (même cabossés, vieillis ou obsolètes) qui ont une valeur matérielle ou immatérielle et risquent de disparaître avec la mort de leur propriétaire (« le jour ou je crèverai, il mettra un panneau "à vendre" », p. 153).